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L'autre versant de l'arme
Trente-trois morts à l'université
Virginia Tech contre un individu qui dérape.
Ces dernières années, les
psychologues se sont penchés sur ce genre de
tragédies qui frappent nos
sociétés pour mieux comprendre le
comportement de jeunes
désespérés. Ils ont
répertorié en cinq les facteurs qui
poussent un jeune à tuer à
l'école : la frustration, le sentiment
d'être victime, la solitude, un
élément déclencheur et une
arme puissante. Malgré cette explication,
nous ne pourrons jamais éviter un tel
désastre humain.
En réalité, ce drame en cache un
autre : l'ignorance de soi. Tant d'enfants
sont laissés à eux-mêmes sans
explication sur le sens profond de la vie. Les
parents prisonniers de la roue de consommation
transmettent bien souvent à leur insu des
rêves dont la prochaine
génération aura à mesurer
l'absurdité. La surproduction étouffe
la terre et le nombre d'heures de travail en
croissance éloigne les êtres d'eux-
mêmes : ils appartiennent à une
entreprise plutôt que d'apprendre à
s'appartenir.
Qu'est-ce qui nous conduit vers ce rythme
effrénée de consommation ?
L'insécurité financière et
affective. Comment un jeune peut-il avoir envie de
se connaître si ses propres parents ne se
préoccupent pas de s'appartenir ? Le
manque d'identité nous empêche de voir
toutes les dimensions du Soi, surtout invisibles.
Il nous fait douter de nos capacités
d'autonomie, de notre valeur, c'est pourquoi nous
préférons gagner toujours plus
d'argent comme gage de notre valeur
intérieure. Rares sont ceux qui se
supportent eux-mêmes en tant qu'êtres,
en toute intégrité. Ils sont souvent
mal vus, considérés bizarres.
Pourtant, on les envie. De fait, si on apprenait
aux jeunes à se découvrir
psychiquement et mentalement, la
société serait moins malade. Au lieu
de ça, nos enfants connaissent leurs
couleurs et leurs groupes de musique
préférés, les aliments qu'ils
aiment, les vêtements qui leur vont bien, ils
savent se donner un style ou une
personnalité, autant d'enrobages qui
plaisent au goût du jour et donnent
l'impression d'être fort. Connaître
leurs goûts est devenu le fondement de leur
identité... Mais ils ignorent ce qu'est une
personne réelle.
Évidemment, si la majorité des
parents priorise la vie de consommation pour offrir
un style de vie matériel réconfortant
à leurs enfants, qui aura envie de
délaisser ce confort apparent pour
s'apercevoir qu'à l'intérieur, tout
est précaire lorsqu'on ne se connaît
pas ? Chez le jeune, la frustration vient du
fait de se comparer aux autres et de ne pas pouvoir
parvenir à montrer qu'il peut être
comme eux. Est-ce différent chez les
adultes ? Non. Lorsque les frustrations
s'accumulent, elles tournent à la
désillusion. Que fait un adulte
désillusionné ? La même
chose que le jeune : il se sent victime et
cette diminution l'isole. On appelle ça la
crise d'adolescence ; chez l'adulte on
s'empresse de parler de dépression.
Isolé, l'être s'affaiblit, les tuiles
s'accumulent et survient la catastrophe. Chez le
jeune, ce peut être un échec scolaire,
le rejet d'amis, chez l'adulte, la perte d'un
travail, d'un conjoint… Après, tout
dépend sur quel versant de notre être
nous allons tomber.
Le désir de se venger, de rester
ignorant de soi, victime de désirs qui nous
propulsent vers l'intolérance puis vers une
colère progressivement incontrôlable ;
ou le désir d'évoluer, d'apprendre
à reconnaître quelles sont ces forces
invisibles qui nous poussent à la
compulsion, au doute, à la peur. Mais
d'où vient ce désir de se
connaître ? Soit d'une
hypersensibilité soit… de la frustration, de
la désillusion, du sentiment d'être
victime, de la solitude, d'un choc.
Le jeune braque son revolver pour
répliquer à l'arme de ses
pairs : leur personnalité brillante.
Devant un jeune désillusionné, sous
le choc et prêt à tirer, le charme de
ces personnalités meurt
instantanément. Le tueur atteint l'euphorie
de la vengeance, satisfaction suprême ;
n'ayant pu voler l'identité aux autres,
source de sa souffrance, il la détruit.
L'autre versant de l'arme, incommensurablement plus
puissant, est la connaissance de soi. C'est
elle qui nous apprend la maîtrise de nos
forces chaotiques. Or, tout individu
conscientisé passe par des épreuves
pour développer sa force
intérieure : la frustration, la
désillusion, la solitude et le choc…
Avoir de l'identité, c'est s'apercevoir
que notre puissance ne provient ni d'une arme ni
d'une personnalité toutes fabriquées
à même le béton de l'ignorance.
Avoir de l'identité met en action une force
intérieure insoupçonnée qui
nous fait cesser de douter. Pourquoi ne pas
apprendre à nos enfants à se mesurer
à eux-mêmes plutôt qu'à
se diminuer face aux autres ? Leur dire que
nous vivons dans un monde rempli de mensonges, que
notre société de consommation est
à la fois le plus grand piège mais
aussi le plus grand terrain de jeu où
exercer notre conscience créative ?
Apprenons à nos enfants qu'on ne gagne pas
tous les jours, que la plupart du temps, c'est la
vie ordinaire qui l'emporte sur l'enthousiasme de
succès éphémères et qui
les met face à une seule
responsabilité : entrer en contact avec
eux-mêmes pour s'appartenir.
Mais comment transmettre à nos enfants
quelque chose que nous osons à peine
pratiquer nous-mêmes ? Quand nous
acceptons d'être dominés par les lois
du marché, quand nous choisissons d'ignorer
ce que nous sommes pour ne pas perdre l'amour des
autres, qu'envoyons-nous comme signal à nos
jeunes ? Comment pourront-ils comprendre
l'importance de se respecter eux-mêmes et
avoir du respect pour l'autre ? Observez
à quel point nos jeunes ont de l'admiration
pour les adultes intègres et combien
ils écoutent ce qu'ils ont à leur
transmettre.
Tous n'ont pas la chance d'avoir un encadrement
familial équilibré, tous n'ont pas la
chance d'avoir des parents à l'écoute
d'eux-mêmes, tous n'ont pas de guide pour les
diriger vers leur identité réelle,
l'autre versant de l'arme. Mais tous, nous devons
passer par la souffrance et la solitude pour nous
connaître. Alors, si vous rencontrez un
être isolé par la frustration et la
désillusion, dites-lui qu'il est sur le
point d'apprendre à se connaître.
Dites-lui que ce sera le plus beau choc de sa vie.
Sylvie Bergeron a publié plusieurs ouvrages
de psychologie évolutionnaire dont
La quête du détachement, Vers notre
face cachée (I et II),
L'amour
dévoilé , etc
.